Il y a soixante-seize ans, dans un hameau isolé de Polésie, en Biélorussie soviétique, naissait Anastasia OM. Elle devint l’incarnation de trois mondes, de trois forces ayant façonné toute une époque : l’héritage tragique de l’après-guerre, les grandes espérances d’un avenir communiste radieux et la force sacrée, profonde, de la foi orthodoxe.
Dès son plus jeune âge, la petite fille apprit à maintenir l’équilibre entre deux plateaux de la balance : d’un côté, un père ancien combattant, communiste convaincu, homme du devoir et de l’idéologie ; de l’autre, une mère profondément croyante, femme orthodoxe, gardienne de la prière, de la tradition et de la lumière intérieure.
C’est ainsi qu’un dialogue intérieur se forma peu à peu en Anastasia — subtil, continu, presque imperceptible. Un dialogue entre l’idée et la foi, le devoir et l’amour, l’existence terrestre et le sens éternel. L’éducation soviétique lui inculqua le respect du travail, de l’honnêteté et de la justice ; l’orthodoxie, le sentiment de responsabilité devant Dieu et devant l’humanité. Ces deux principes ne s’opposaient pas : ils se rejoignaient dans une maxime claire et exigeante formulée par Tchekhov : «Chez un être humain tout doit être beau : le visage, les vêtements, l’âme et les pensées». Pour Anastasia, ce n’était pas un simple idéal de beauté, mais une authentique manière d’exister. Ainsi naquit sa compréhension de la vie.
À l’âge de neuf ans, la famille s’installa en Crimée. C’est alors que commencèrent les visions : la réalité semblait s’accélérer, comme une vieille pellicule de cinéma, laissant apparaître des images de l’avenir — et, en même temps, des échos de vies passées. Anastasia percevait ces manifestations comme naturelles, sans savoir que les clés d’autres mondes ne sont pas données à tous. Un jour, passant devant une maison tout à fait ordinaire, elle ressentit avec une certitude absolue : derrière cette porte se trouvait son destin. Plus tard, elle rencontra l’homme qui deviendrait son mari. Il vivait précisément là. Ils partagèrent plus de trente années de vie ensemble, jusqu’à ce qu’il quitte ce monde.
L’une des épreuves les plus terribles survint à l’âge de cinquante ans, lorsqu’un diagnostic mortel fut posé et que les médecins ne lui laissèrent que quelques mois à vivre. Peur, désespoir, questions sans réponse… À cet instant, Anastasia refusa de suivre le scénario imposé et engagea un dialogue grave et adulte avec elle-même : Qui était-elle? Que devait-elle comprendre? Que changer? Et pourquoi cette épreuve lui était-elle donnée? Elle pria moins pour son propre salut que pour le destin de ses fils, menacés de devenir orphelins.
Le monde semblait s’effondrer. Son intuition hurlait, appelant à une mise à l’épreuve ultime. Un jour, retrouvant des amis sur une plage sauvage au pied de l’Aïou-Dag — la montagne de l’Ours — Anastasia contempla longuement une falaise abrupte, haute comme un immeuble de cinq étages. Des hommes entraînés y grimpaient avant de plonger dans la mer. Elle, en revanche, n’avait jamais sauté et nageait avec difficulté. Soudain, comme un coup de tonnerre, une pensée s’imposa à elle : « Si je parviens à vaincre ma peur et à sauter trois fois de suite, je vivrai. » La peur était immense, mais la foi l’empêcha de céder. Elle sauta. Et sa prière fut entendue.
Après sa guérison, la vie cessa de s’écouler de manière habituelle — elle devint un don, exigeant d’être pleinement compris. En se retournant sur son chemin, Anastasia comprenait de plus en plus clairement que son histoire était une quête ininterrompue de sens, de Dieu, de vérité et de sa place dans le monde. Les épreuves ne l’avaient pas détruite : elles étaient devenues une forme de dialogue avec le Créateur. Pour grandir spirituellement, il lui fallut « manger beaucoup de sel » et connaître la douleur véritable.
Après l’effondrement de l’URSS, la vie en Crimée se dégrada rapidement : chaos, ruines, banditisme, absence de loi. À cinquante-quatre ans, Anastasia partit avec son fils pour Paris. Une nouvelle vie commença. En chemin, tôt le matin, à travers la fenêtre du bus, elle vit plusieurs arcs-en-ciel apparaître dans le ciel. Ce fut un signe — le commencement d’une nouvelle phase de sa vie.
Anastassia et son fils vivaient modestement, travaillaient beaucoup, ne connaissaient pas la faim, et avaient toujours un toit au-dessus de leur tête. Malgré la pauvreté apparente, Anastasia commença à se sentir véritablement Reine, détentrice d’un trésor inestimable : la plénitude intérieure, la liberté et la dignité. Ses yeux et son esprit refusaient de voir la laideur — ils ne percevaient que la beauté.
Et de nouveau, la mystique : elle se souvint soudain de sa vie passée. Comment avait-elle pu oublier qu’elle était artiste ? Elle n’avait pas besoin d’apprendre : un Maître accompli s’éveillait en elle, détenteur de toutes les techniques, comme revenu d’un long oubli.
Chaque heure libre, Anastasia la passait devant son chevalet, oubliant le temps, la fatigue et la faim. Les herbes fragiles, les fleurs, les jeux de nuances, les levers et couchers du soleil, le mouvement vivant de la lumière et son reflet dans l’eau la fascinaient. Naquit en elle le désir de peindre l’être humain, la nature et le silence, d’incarner les quatre éléments.
Elle n’apprenait pas — la main se souvenait d’elle-même, l’esprit se taisait, et dans ce silence naissait l’essentiel. La beauté apparaissait non comme un ornement, mais comme une révélation.
Puis survint une nouvelle épreuve, la plus terrible : la perte de son fils aîné en 2022. Cette douleur ne connaît ni consolation ni prescription…
Aujourd’hui, Anastasia se demande de plus en plus souvent pourquoi les forces supérieures lui accordent encore le temps de vivre. Cela signifie que quelque chose doit encore être vécu, compris, accompli.
Ces dernières années, elle a cessé de fréquenter les expositions d’art contemporain. Elles lui provoquent un malaise physique — l’âme et le corps souffrent. Anastasia est convaincue que seules la beauté et la création peuvent guider l’homme sur le juste chemin.Le culte de la laideur, la glorification de la destruction, de l’horreur et de la dépravation conduisent inévitablement l’humanité à la ruine spirituelle et physique.
Peut-être n’est-ce qu’en traversant de lourdes épreuves, en perdant le toit, la nourriture et le confort habituel, que l’homme pourra consciemment choisir une autre voie.
« J’aimerais croire qu’en passant par les épines, nous ne nous transformerons pas en Éloïs et en Morlocks », dit Anastasia OM.